Sous les coups

Pour votre plus grand plaisir, Le Almanaco vous présente cette nouvelle, lauréate du 2ème prix de la 2ème édition du Concours de Littérature pour la Diaspora Mexicaine organisé par l’Institut des Mexicains à l’Etranger.

Le temps passe de plus en plus vite. À peine un clin d’œil et Julie a déjà huit ans.

Depuis qu’il fait du télétravail, c’est Benoît qui s’occupe des courses. Cette fois, il est certain de ne rien avoir oublié pour la fête. La liste que sa femme lui avait remise indiquait avec précision le produit, sa marque, le poids, le conditionnement et lui rappelait en bas de chaque page de ne pas oublier de vérifier les dates de péremption. Sa tranquillité s’effondre lorsqu’il apprend la raison de la nouvelle colère de sa femme.

“Quoi? Comment ça la piñata n’est pas là?  Mais je l’ai ramenée hier !”

Catherine le fustige:

“Je ne sais pas comment tu vas t’arranger, mon amour : les invités arrivent déjà”. Et la gamine d’ajouter:

“Papa: tu as oublié la ficelle pour la piñata ! Je veux déjà la voir !”

Ils vivent dans le village où ils sont nés et où ils sont allés à l’école ensemble, à deux maisons des parents de Madame. Ils sont à une heure au sud de Bruxelles, dans une région de douces vallées, plantées de blé et de jaunes fleurs de colza. Pour se rendre au magasin, il faut rouler jusqu’au prochain village, à trois clochers de distance. Des gentils personnages sortent des petites maisons de pierre bleue ou de briques et tondent le gazon avec des coupe-ongles pour que tous les brins soient à même hauteur.

Benoît monte encore une fois au grenier, redescend, cherche à gauche et à droite, regarde à nouveau dans la voiture. Une piñata aux couleurs vives ne peut pas se perdre. Oui, hier soir il a bu un ou deux pekets de trop mais gagner le championnat provincial de badminton… ça se fête. Encore que… il aurait dû tenir compte du fait que sa résistance à l’alcool diminuait en même temps que le nombre de cheveux au sommet de son crâne.

Tout en fouillant la cabane à outils dans le fond du jardin, il essaie de se rappeler le chemin qu’il a parcouru depuis la maison de la mexicaine qui fabrique des piñatas jusqu’au terrain de jeu. Oui, il s’est arrêté pour acheter les friandises, mais bien sûr, la piñata était toujours dans le coffre de la voiture. Ensuite, le match. Oui, il a bien fermé la voiture à clé et, de toute façon, qui irait voler une chose aussi étrange ?

“Toujours pas trouvée?” L’ombre de Catherine plane sur son dos. Les ennuis vont commencer. “On ne peut vraiment pas te faire confiance. Tu as dit que tu t’occupais de cela, et maintenant Julie est toute en affaires avec sa  » pi-nah-ta « . Si elle n’apparaît pas, tu vas voir le drame ! Elle en a déjà parlé à tous ses amis; tu vas la faire passer pour une idiote ! C’est toujours la même chanson avec toi. La seule chose qui t’intéresse c’est ton…”

Benoît perçoit la vibration des mots dans ses oreilles, mais le son ne veut plus rien dire. Catherine s’en rend compte et augmente les aigus et l’intensité.

“Dis-moi à quoi ressemble cette chose et je la chercherai.

—Elle est… ronde… et elle a comme… des pointes… (bourdonnement dans les tempes, un clou dans le front)… colorées…

—Quoi ? La petite voulait une licorne, pas un cactus ! Tu vas t’excuser auprès d’elle. Je vais voir ce que font les enfants. S’ils cassent quelque chose, ce sera de ta faute. Ce qu’il faut qu’ils cassent c’est ce bidule-là que tu t’es entêté à acheter.”

« Une bière. C’est ce qu’il me faut pour soulager ma tête » se dit Benoît tandis que sa femme traverse le jardin d’un pas martial, ne s’arrêtant que pour sourire de ses incisives aux mères des enfants venus à la fête.

Benoît entre à nouveau dans la cabane à outils et referme la porte derrière lui, sachant qu’il ne verra rien : l’ampoule est morte depuis des semaines, comme le lui rappelle Catherine à dix heures précises tous les matins. Il respire le silence frais et laisse l’obscurité masser ses tempes et bercer sa migraine naissante.

Il entend (ou pas ?) un léger craquement. Un autre. Confirmé : c’est un craquement. Serait-ce une fouine ? Il faut espérer que non. La Province a décrété que cet animal était une espèce protégée et il n’a d’autre choix que de supporter la locataire et sa puanteur. Il prend son téléphone portable pour éclairer le coin quand une petite voix basse lui dit :

“Chuuut ! Monsieur, n’allumez pas la lumière!

Serait-ce une des filles qui jouent à cache-cache ?

—Pourquoi pas ? On  te cherche?

—Oui. Pour me frapper.

—Pour te frapper ? Ah, non, ça ne se fait pas. Qui te cherche ?

—Les gens de la maison. Je pense que même vous.

—Moi ?

—C’est vous qui m’avez amenée ici la nuit dernière. Même si vous étiez un peu saoul, vous avez trouvé tout de suite la clé du cadenas et vous m’avez laissée dans un coin. Doña Rosa, la petite dame qui m’a fabriquée, m’avait déjà avertie que je finirai comme ça. Elle m’a faite si belle. Il fallait voir avec quelle patience elle appliquait couche après couche de papier mâché pour me rendre solide, mais pas trop, parce qu’il faut qu’il y ait des endroits fragiles, disait-elle.

—Rosa? Madame Hernández? (Mon Dieu, je deviens fou).

—Elle même.

—Écoute, petite. Je ne sais pas si c’est une blague ou si la migraine fait fondre mon cerveau, mais tu sais quoi ? Je m’en fiche. C’est tellement agréable de causer avec toi dans cet endroit frais. Je n’ai aucune envie de retourner à la fête.

—Et bien, nous allons nous taire et il ne nous arrivera rien. La vérité, c’est que j’en ai assez qu’on nous maltraite, moi et mes sœurs.

S’asseyant par terre pour être au même niveau que son interlocutrice, Benoît répond :

—Je comprends ce que tu veux dire, on me prend aussi pour un paillasson. Ça te dérange si je fume ?

—Oui, c’est dangereux pour moi… Ha ha ha !

—Je ne comprends pas ……

—Laissez tomber, ce n’est pas grave. Mais n’essayez même pas. Cet endroit est plein de bidons d’essence et de choses inflammables.

Après un silence, elle poursuit:

—Je me sens très lourde, je crois que je me suis empiffrée de sucreries. Avant, c’était plutôt des oranges, des cacahuètes et des cannes à sucre.

—Des cannes à sucre ?

—Oui. En fait, je n’ai rien à faire dans une fête d’anniversaire. On dit que j’ai été inventée peu après la conquête du Mexique, soi-disant pour enseigner aux indigènes le mérite de combattre le péché avec une foi aveugle. Aujourd’hui, les Chinois nous fabriquent à la chaîne pour amuser les moutards du premier monde lors des fêtes.

—Je me perds…. tu es mexicaine ? Et riant à gorge déployée :

—Hé, tu ne serais pas la piñata que j’ai achetée hier ?

—Et bien voilà ! Il t’a fallu longtemps pour deviner ! Oui, c’est moi..

Contre toute logique, Benoît se laisse emporter par l’hallucination.

—Voyons : jolie et exotique comme tu es,  tu vas être la protagoniste de la fête.

—Je ne suis pas pour. J’en ai marre ! Chaque fois qu’on parle du Mexique, il y a toujours quelqu’un pour dire : « oh, oui, comme c’est exotique, comme c’est beau l’Amérique du Sud ». Quand allons-nous parler d’égal à égal ? Et ils devraient savoir que… les coups de bâton font mal, le mépris fait mal, la suspicion fait mal.

—Je ne sais pas si cela peut t’aider, mais je sais exactement ce que tu ressens. De quoi aurais-tu besoin pour aller mieux ?

—Qu’ils apprennent à nous connaître. Qu’ils découvrent tout l’amour et l’habileté avec lesquels volent les mains qui nous fabriquent. Qu’ils apprécient les centaines de plis de nos robes. Alors, je leur transmettrai ma joie et je me briserai en morceaux pour les couvrir de cadeaux.

-Qu’il en soit ainsi. J’y veillerai.”

Catherine n’eut pas besoin de frapper à la porte de la cabane, l’herbe tremblait déjà sous ses pas.

“Nom di D’ju, Benoît, où te caches-tu? Non seulement tu perds ta pi-nah-ta, mais tu te perds aussi…”

Benoît ne la laisse pas finir sa phrase.

« Hé, tu sais qu’il y a des ampoules dans le garde-manger ? Tu es grande, je sais que tu peux changer celle qui est grillée.”

Dans toute l’histoire de leurs fiançailles jusqu’à leurs dix ans de mariage, il ne lui avait jamais parlé de la sorte. Elle s’apprêtait à demander à son mari quelle genre d’insecte l’avait piqué lorsque Julie arriva en courant.

“Papa, où es-tu ?

—J’ai retrouvé la piñata. Rassemble tes amis. Je vais vous raconter son histoire.”

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