Ou « Comment je suis passée du statut d’hypocondriaque à celui de patient expert. »
Je m’explique : j’ai grandi avec une mère qui voyait des microbes pathogènes et des habitudes mortelles dans chacun des tableaux de la galerie de mes souvenirs.
L’histoire raconte que lorsque j’étais petite, je développais des éruptions cutanées comme un champ envahi de taupes. Ma mère attribuait ce phénomène aux féroces morsures des “chiquismuquis”, créatures minuscules qu’elle avait découvertes, cataloguées et baptisées en dehors de la taxonomie reconnue jusqu’alors.
Contre cette menace biologique, le seul remède était de fermer les fenêtres et de les asperger généreusement de « Fleet ». À l’époque, le DDT – aujourd’hui plus qu’interdit – était versé dans un vaporisateur métallique doté d’un piston qui, lorsqu’il était activé, faisait « flit, flit, flit », d’où son nom. Plus il y avait d’urticaire, plus il y avait de « flit ».
Le jour où j’eu plus d’urticaire que de peau, on décida de m’emmener chez le médecin qui décréta que la créature -moi- avait une allergie de tous les diables, ordonna d’ouvrir les fenêtres et jeter le vaporisateur. Remède miraculeux…
En arrivant à la maison, ma mère me donna un bain. La cérémonie du bain consistait à me laver la tête avec du savon à la camomille, me frotter avec une éponge en luffa, me rincer avec du thé à la camomille pour ensuite m’envelopper dans une énorme serviette, courir avec moi dans les bras, me border dans le lit et me couvrir de quatre couvertures. Pour m’habiller, je devais sortir un pied, voilà une chaussette, sortir l’autre, une autre chaussette. Je devais porter un plastron, un débardeur et des bottines à lacets qui montaient jusqu’aux chevilles – attention, je parle du milieu du XXème siècle…. Les « chiquismuquis », eux, continuèrent à exister dans la mythologie domestique et beaucoup d’affections dermatologiques ultérieures leurs furent attribuées.
Selon ma mère, parmi les activités qui pouvaient mener à la tombe sans escales il y avait : marcher sur le sol pieds nus, manger de l’avocat après avoir subi une contrariété, se toucher le visage sans se laver les mains, prendre une douche après avoir repassé. J’ai dû m’exfolier peu à peu de toutes ces idées mais, jusqu’à mes vingt ans, je décelais un mélanome dans chaque grain de beauté, une thrombose dans chaque crampe.
J’ai entendu dire que les émotions refoulées sont la cause de certaines maladies. Si cela était vrai, ma sainte mère aurait dû mourir à l’âge de dix ans. Nous l’avons perdue à 94 ans, c.q.f.d.
Or, en ce moment, je souffre de divers maux. Si vous vous identifiez à l’un d’entre eux, marquez un point.
- Cabin Fever : bien connue des astronautes, des clients d’hôtels hantés dans le Colorado en hiver et les occupants d’appartements à loyer modéré le dimanche à Bruxelles.
- « Kummerspeck » (de l’allemand « kummer », douleur et « speck », lard) : désigne l’engraissement qui résulte de la consommation d’aliments dans le but de contenir sa souffrance dans un emballage calorique. Au réconfort procuré par les raclettes ou les baguettes tartinés au beurre succède la triste constatation qu’il faudra désormais se passer de vêtements à taille humaine.
- « Kuchisabishii » (mot japonais signifiant « bouche solitaire ») : une autre démonstration de l’élégance japonaise : je gobe sans faim parce que ma bouche se sente seule.
- Syndrome de Brooklyn : terme inventé par les psychiatres de la marine américaine pour désigner les recrues agressives et instables. Il s’est avéré par la suite qu’il ne s’agissait pas de malades, mais plutôt de gars qui ne faisaient que démontrer leurs aptitudes à la survie dans un milieu hostile. Mon cas s’appellerait « Syndrome du Marché de Santa Julia » (quartier populaire à Mexico).
- Syndrome de Stockholm : avec beaucoup de reconnaissance envers le gouvernement et toutes les conditions qui m’ont permis de rester dans ma tanière pour écrire en pyjama jusqu’à l’heure du déjeuner lors du confinement.